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SOURIS, sur le numéro 2 de la revue La Piscine, « Incidences, coïncidences »

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Souris

Ce fut d’abord un  larcin minuscule, sur le balcon. Quelques graines abandonnées, sur le guéridon -  qui auraient aussi bien pu être balayées par le vent. Mais il n’y avait pas de vent.

Puis, ces menues cicatrices claires sur les pommes : toutes,  rayées de fines zébrures, des accrocs de chair pâle à peine effleurée. Toutes, rognées, par en-dessous – mes belles pommes rouges qui mûrissaient à l’ombre. Plus de doute – une souris hantait le balcon.

Si discrète au début qu’on ne la voyait pas, sauf le jour où je la pris en photo sur le panier de nos kakis dont elle se régalait, tout en me fixant de l’autre côté de la vitre qui la protégeait. Mais ce n’était peut-être pas cette fois-là : tu m’aurais crue, si tu l’avais vue. Au lieu de ça, tu t’es moqué de moi… Surtout quand je t’ai dit au téléphone qu’elle était entrée dans la maison, et qu’elle grignotait aussi mes bouquets secs, tout déplumés désormais. Tu en plaisantais. J’enrageais. Tu étais loin, tu  ne savais pas à quel point je craignais cette présence silencieuse et fantômatique. 

J’avais disposé des pièges garantis par le grainetier, sous le buffet. Des boîtes hermétiques où j’enfermais un morceau de parmesan – mais impossible de l’attirer. De toutes façons, comment aurais-je pu tenir dans mes mains la boîte contenant  prisonnier son petit corps chaud et remuant – comment aurais-je pu…

Par contre, je l’entendais toujours trotter derrière les meubles. De tous petits bruits, presqu’inaudibles, de petits craquements, frôlements… Je l’ai même vue un jour traverser, en diagonale, sous mon nez, le sien tout pointé, frémissant derrière ses moustaches qui vibraient. Elle était fort jolie, sans doute – et bien hardie – mais je n’avais pas envie de partager la maison avec elle. Comment était-elle entrée? Et comment la faire sortir? J’avais beau ouvrir la fenêtre, et laisser close la porte, elle résistait, elle occupait mon salon. Tu m’as dit que j’exagérais quand je te l’ai décrite, courant comme une folle sur le mur quand j’ai ouvert la porte pour contrôler – pourquoi pas au plafond, m’as-tu dit.

Elle avait même tenté de faire un nid dans le panier aux torchons. La frayeur que j’ai eue : elle a jailli sous mon nez quand j’ai bougé son repaire en rangeant! J’avais tout retourné pour la trouver.

 C’est peut-être là que j’ai pensé qu’il y avait même probablement plusieurs souris – une famille au moins. J’entendais de petis pas crispés dans le silence de la nuit. J’en rêvais. Une ombre courait derrière le rideau de la fenêtre du bureau… j’entendais frémir le papier froissé dans les rangées de livres… des documents parfois tombaient dans un souffle…

Elles se jouaient de moi, elles avaient envahi la maison,. Et tu étais si loin… Au téléphone, ta voix semblait toujours plus faible. Tu me raillais – sans force.

 Vous m’avez crue le jour où j’ai découvert le passage creusé derrière les livres, dans la cloison entre le bureau et la chambre – elles avaient sans nul doute foré un labyrinthe dans le placo fragile – je ne m’en sortirais jamais… Les cruels pièges à glu et à ressorts ont remplacé les souricières écologiques qui ne tuent pas. On en attrapait. Je ne t’en parlais plus. Tu m’avais annoncé que tu ne pourrais plus jamais venir, que nous ne nous reverrions plus – tu n’avais plus assez de force pour entreprendre le voyage. Tu m’avais caché si longtemps la maladie – je n’avais pas cherché à comprendre…

 Ensuite, tout s’est accéléré – la maison à vider, comme les larmes, les voyages, les papiers… L »informatique même m’était contraire : voilà que le mot de passe pour les emails ne fonctionnait plus – il me fallait changer une adresse que tu avais choisie – ainsi tu  t’effaçais même du monde virtuel. Ce fût brutal. J’étais donc vraiment seule. Je ne pensais plus qu’à toi.

 Bouché le trou dans la cloison, les souris ont disparu. Je n’ai pas pu te le dire – tu étais parti, toi aussi. Tu ne saurais jamais non plus l’intensité de ma tristesse. Je lisais pour toi des passages du Bardo Thödol – tu sais, le vieil exemplaire jauni que tu m’avais laissé. J’imaginais le périlleux voyage que tu accomplissais – pourvu que tu n’aies pas trop peur ! Une bougie brûlait sur le petit autel qu’on t’avait dressé, avec de menus objets auxquels tu tenais, sans doute – je les avais retrouvés dans la pochette  qui ne te quittait pas. Des couleurs astrales traversaient mes nuits sans sommeil, et j’écoutais Rachmaninov comme on traverse des espaces sans dimension vers un au-delà sans lieu.

Puis il y eut ce matin-là : comme une tache claire accroché au plafond,  ses pattes à ventouses comme des fleurs ouvertes. Un bébé tarente, sans doute entré de nuit par la fenêtre entrouverte. Je ne l’ai pas chassé : il est resté toute la journée, et toute la nuit, immobile, juste au-dessus de ta place dans le lit.

Les tarentes, m’avais-tu dit, sont un bon présage. Bienheureux ceux dont elles visitent la maison, m’avais-tu dit, bien des années auparavant, quand j’en avais vu  une sur le mur du balcon. Je n’ai donc pas eu peur.

Et quand elle est partie, le matin du deuxième jour,  j’ai pensé que désormais je pouvais dormir tranquillement, à la place même qu’elle m’indiquait. Et j’ai imaginé ton sourire.

 

Marilyne Bertoncini
pour La Piscine
avril 2017

 

 

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 https://www.facebook.com/revuelapiscine/videos/1573389102704141/

 

la suite en commandant la revue sur le site :  https://revuelapiscine.com/

et tous mes remerciements à l’équipe des « maîtres-nageurs », dont Christophe Sanchez et Louise Imagine, pour cette publication en belle compagnie.

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