Un poème féroce sur la maladie et la mort, par un grand poète italien, dont la modernité et l'actualité me frappent aujourd'hui plus que jamais (d'autres poèmes à lire ici sur minotaur/A)
La bouche ouverte, c’est lui, les yeux. Incroyable.
Une clinique. Son souffle s’entend depuis le couloir – cactus
près des fenêtres, crocosmia, balsamines
- mais ces feuilles sont chargées de microbes.
Dans leurs ateliers à verrières
des sculpteurs palpent des statues, entaillent des nus. Des danseurs,
amoureux de leur corps,
font de la poésie avec une fesse, dans un voile de lumière,
créent la tristesse sous le projecteur
avec la cruelle beauté d’un genou effilé.
Si l’un d’eux
venait vers nous comme ce matin-là
(toi, élégante, ton parfum, ta fourrure qui te rendait plus blonde)
officier aux allures mondaines,
avec son doberman luisant, apprivoisé et féroce.
- La bouche
béante, haletait,
et tous le supportent, patients, parents.
(ah, danser, dans une pièce étoilée
de lampes phosphorescentes,
de paillettes, de cristaux multicolores tournant avec une lenteur
prismatique). C’est
encore jeune, toujours beau,
qu’il faudrait mourir. Un chariot chargé de canules
flacons, manomètres, poussé par des filles,
les infirmières, il faut les laisser s’habiller de façon érotique,
qu’elles soient attirantes, qu’elles dispensent alentour leurs joyeuses hormones .
Et il y a des jeunes qui vont
en Orient, vivre au loin dans des monastères, ils meurent
eux aussi, mais près du ciel, ou renversés
dans les sombres recoins
fétides de rues boueuses, car
ça fatigue
cette croissance… Déserter, c’est mieux. Je…
lui il gît inconscient, dans l’angle
de son lit, dans l’allée -
décomposé
- apnoïque, le corps,
le mécanisme brisé. Jusqu’au couloir,
d’où arrive sa femme.
Amants autrefois, sa
femme, le regard attendri.
Bridge- régates blanches.
PIER LUIGI BACCHINI, « Visi e foglie », Garzanti, 1993.
*
Un jour, un ami et moi avons décidé d’aller à Milan à la recherche de livres de poésie rares et difficiles à trouver dans les librairies de Vigevano. Je devais avoir seize ou dix-sept ans. Nous sommes allés dans une librairie (aujourd’hui disparue) de la Galleria Vittorio Emanuele où, en fouillant dans un flot de livres, mon ami a trouvé un livre intitulé Visi e foglie (Prix de Viareggio 1993). Il l’a feuilleté et a dit : « Intéressant ce poète de Parma : le connaissez-vous ? J’ai lu avec avidité deux ou trois poèmes et j’ai littéralement été frappé par la foudre. Jamais je n’avais lu une telle poésie, aussi éloignée des textes étudiés en classe. J’ai décidé de l’acheter et je l’ai lu pendant le voyage de retour en train. Ces vers m’ont ouvert un monde et je pense que, bien qu’inimitable, sa façon d’écrire et de faire de la poésie a influencé mon écriture. Depuis, j’ai lu et acheté tous ses autres recueils et j’ai eu le plaisir et la chance, une fois installée à Parme en 1998, de le rencontrer et de l’écouter en personne.
Luca Ariano
(traduction Marilyne Bertoncini)
Ce texte se trouve dans sa version originale sur la page de Poeti Oggi :

