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Un entretien pour la revue Le Dactylo Méditerranéen

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Le poète turc et parfait connaisseur du français,  Deniz Dağdelen Düzgün, me pose d'intéressantes questions, dans le numéro 3 de sa belle revue-pont entre deux cultures méditerranéennes, Le Dactylo méditerranéen -Capturev

Bonjour chère Marilyne Bertoncini, merci d’avoir acceptée mon invitation. Tout d’abord, pouvez-vous nous parler un peu de vous?

 

Bonjour, cher Deniz, et merci de votre invitation à un entretien pour le Dactyle méditerranéen – très beau titre qui touche en moi la fibre géo-culturelle : je vis à Nice et suis très liée à l’Italie, à Parme où je garde de fortes attaches sentimentales – et imbibée de culture antique, je me sens très méditerranéeenne. J’aime aussi le fait d’être près d’une frontière, qui ravive en moi le sentiment d’appartenir à plusieurs cultures voisines : née dans les Flandres, où j’ai longtemps vécu, étudié (j’ai soutenu une thèse de doctorat sur un auteur du sud de la France, Jean Giono), enseigné, j’y ai développé cet amour des échanges et des langues qui a suscité ma vocation de traductrice. La Mer du Nord est un topos récurrent de ma poésie : j’y puise une part de mon inspiration également. Je m’intéresse à la photographie autant qu’aux mots, j’aime collaborer avec des artistes, plasticiens ou musiciens (je prépare pour le mois d’avril une lecture avec la musique du compositeur Damien Charron, spécialement composée pour un texte intitulé Damnatio Memoriae) – j’aime partager la poésie, je m’occupe donc d’une revue en ligne et je fais partie du comité de rédaction d’autres revues papier, j’organise des rencontres de poésie, et la situation ne permettant plus de les tenir en présence, elles se font désormais en ligne.

 

Recours au Poeme a une structure active. Outre les poèmes et les essais, vous incluez également des critiques de magazines. Je vois cela comme une opportunité pour accroître la conscience de la poésie et pour que les magazines littéraires se montrent davantage. Que voudriez-vous dire à ce sujet?

 

Dès sa création, en 2012-2013, Recours au Poèmea été conçu par ses fondateurs – dont Carole Mesrobian et moi-même continuons le combat – comme une revue militante utilisant les techniques modernes de communication pour porter la poésie à tous et partout, sans limitation. Si la poésie doit être le recours auquel nous croyons, il faut la rendre accessible – maheureusement, en effet, les revues qui s’y consacrent ont une diffusion restreinte, du fait de leur matérialité (coûts de fabrication, stockage, diffusion) et c’est pour nous une évidence que de les soutenir, ainsi que les “petits éditeurs” dont l’engagement envers la poésie tient du sacerdoce ( les recueils de poésie sont peu présents dans les librairies, et les gros tirages rémunérateurs sont un rêve). C’est pourquoi en effet, nous publions tous les quinze jours des notes de lecture, visant à faire connaître des revues classiques, et des revues en ligne de qualité.

 

On constate que Recours au Poeme est sensible au multiculturalisme. Bien que l’universalité de l’art soit un fait incontestable, je pense que la poésie est l’une des branches de l’art dont la transition interculturelle est la plus difficile. Pourriez-vous parler un peu de vos expériences dans ce domaine?
Nous pensons en effet comme vous, cher Deniz, qu’il est essentiel de faire connaître à nos lecteurs l’état de la poésie à travers le monde – l’art est un moyen de toucher l’universel en chacun, et sa diffusion permet de rapprocher les êtres qui y sont sensibles. Nous sommes convaincues que la poésie touche au plus profond de nous, et qu’elle n’a pas de frontière : c’est le sens de l’action menée les 20 et 21 mars, le marathon poétique “Tour du monde en 24 heures de poésie”, qui permet à des lecteurs du monde entier de se passer le relais de la parole poétique en direct sur zoom, pour concrétiser cette ambition et cet espoir de faire communiquer les cultures. Toutefois, c’est vrai, le transfert rencontre des écueils. Si les arts plastiques et la musique peuvent émouvoir l’oreille et l’oeil directement, la poésie passe par des mots, qu’l faut traduire. Je relativiserai toutefois en partie : en tant qu’enseignante, j’ai souvent lu des poèmes à des élèves (c’est ainsi d’ailleurs que j’ai commencé à traduire, pour eux) qui ne comprenaient pas, mais à qui je demandais d’être ouvert à une musique des mots, ou à une image particulière – j’ai toujours été surprise de leur réaction spontanée, même pour des textes apparemment obscurs – ils y puisaient toujours une inspiration, une curiosité. Par ailleurs, mon premier souvenir personnel de poème en langue étrangère naît d’un livre reçu en cadeau dans l’enfance, que je lisais avec passion, bien que ne comprenant pas la langue – c’était un livre de poèmes en anglais pour les écoles, j’imaginais les sonorités, je me laissais bercer par ce qu’elles suscitaient, et je n’avais qu’une hâte : entrer en 6ème au lycée pour apprendre l’anglais et déchiffrer le mystère des mots que je prononçais! Convaincues de l’importance de l’oralité de la poésie, nous publions sur la page soundcloud associée à la revue, ou sur la chaîne youtube, des enregistrements des voix des poètes lisant leurs textes en version originale – je pense que c’est capital, ajouté à la traduction, qui manque forcément de cette possibilité de rendre les mélodies, les sonorités, les accents…

Traduire, c’est accepter de perdre une part de ce que contient l’original – favoriser le sens ou les sons, ou la forme… J’essaie le plus possible, quand je traduis, de retrouver quelque chose du rythme – de recréer une ambiance sonore, si le poème traduit joue de ces possibilités dans sa langue – mais il s’agit d’une transposition, d’une adaptation… forcément infidèle : on ne crée pas un sosie, en traduisant, mais on modèle un poème frère, dont on espère (dont j’espère) qu’il suscite les mêmes émotions esthétiques, les mêmes sentiments que ceux que j’ai éprouvés en le lisant.

 

Je veux parler un peu de la poésie française. Quand vous pensez à la poésie et aux poètes français classiques, comment trouvez-vous la poésie française contemporaine en termes de poètes et de lecteurs? Comment interprétez-vous l’évolution de la poésie française depuis votre propre fenêtre?
Le lectorat a sans doute changé, de même que la vocation de la poésie : nous n’avons plus – en France – de poètes nationaux (comme il en est encore en Belgique) de plumes auxquelles on fait appel pour célébrer un événement – comme récemment aux Etats-Unis, pour les dernières élections. Le poète, en France, est le parent pauvre de la littérature, et du secteur de la publication. Parent pauvre aussi dans l’enseignement : une portion congrue est réservée à une poésie reconnue – très peu est accordé à la poésie vivante (à tel point que lorsque j’invitais un poète dans mes classes, les élèves s’étonnaient qu’il y en eût encore de vivants). Voilà – c’est un peu une matière morte, à l’école, comme le latin – pour ce dernier, on enseigne des déclinaisons et des règles de grammaire, pour la poésie, on s’attarde sur des aspects formels, mais on ne la fait pas vibrer dans l’espace d’une classe – seule façon de la faire pénétrer dans le coeur et la conscience. Enfin, dans la vie quotidienne, lorsqu’on me parle de poésie, les références en général ne dépassent pas le 19ème siècle, et on s’étonne que la poésie aujourd’hui soit “compliquée” et ne rime plus… Et pourtant, la poésie est bien vivante, et explore tous les domaines possibles – elle est novatrice, portée par des jeunes poètes qui n’ont que faire des classifications, et qui expérimentent, de façon formelle parfois (je note un fort retour des formes fixes), qui écrivent en transcendant les genres littéraires, qui s’attachent aux sujets délicats à traiter de la maladie, de la mort, qui débusquent dans la banalité du quotidien l’élément qu’il feront briller comme un diamant… La palette est vaste des possibilités : tout lecteur peut trouver de quoi nourrir son imaginaire et son âme.

 

Vous utilisez fréquemment des images naturelles dans vos poèmes. Il serait plus juste de vous désigner comme l’artiste « qui crée de la poésie à partir de la nature » au lieu de parler de vous comme l’artiste qui « inclut la nature dans ses poèmes ». Qu’est-ce qui vous guide le plus dans la transformation d’un objet en poème?
C’est une belle définition – merci Deniz. C’est vrai, la nature est pour moi un inépuisable réservoir d’images, et une source permanente de joie. C’est cette joie (qui ne s’oppose pas à la tristesse, mais qui la transcende) que je souhaite partager en posant mon regard sur un élément du monde. Je pense à Philippe Jaccottet, qui vient de nous quitter, et sa passion jardinière : la poésie, en s’abreuvant à la source de la nature, permet d’imaginer le monde autrement – et il en a bien besoin! – et de créer aussi pour le lecteur une “utopie”, un refuge poétique dans lequel se réfugier contre les agressions du monde. Je pense que c’est ainsi que je comprends ma “mission” de poète – retisser des liens avec le monde, non pas tel qu’on l’imagine en abusant des beaux mots et des images chatoyantes, mais en aiguisant les sens du lecteur, en le touchant avec ce qui le rattache au plus élémentaire, que je voudrais présenter dans la plus grande simplicité. Je suis, en tant qu’artisane de mots, sensible à leur musique , au rythme que je veux produire, et même à la graphie, pour faire passer l’émotion par le plus de canaux possibles ( une ambition – modeste, et je souris – de Gesamtkunstwerk wagnérien, appliqué à l’espace d’un poème – musique, paroles, images, réunis pour produire, si petite et humble qu’elle soit, une “oeuvre d’art totale”) – c’est aussi pourquoi j’aime collaborer avec des artistes.

 

Je voudrais parler de magazines littéraires. Comment évaluez-vous la situation actuelle des magazines littéraires en France? Bien qu’il soit un peu cruel de les appeler « enfants orphelins des étagères » dans le monde en général, nous pouvons voir que c’est le type de magazine le moins préféré parmi d’autres types de magazines. En regardant d’hier à aujourd’hui, que souhaiteriez-vous dire sur le développement / l’évolution des revues littéraires françaises? 
Comme je l’indiquais dans une précédente réponse, la poésie est déjà cette enfant orpheline des étagères : quand existe un rayon de poésie, il est généralement difficile d’accès (je connais des librairies où il faut chercher sous les tables pour découvrir quelques ouvrages récents – seuls les livres de poche gallimard ont droit à quelque visibilité) – et les libraires sont souvent peu convaincus de la nécessité de la promouvoir, partant du principe qu’elle n’intéresse pas leur clientèle… cycle infernal, qui fait que,ne la voyant pas valorisée, elle risque peu en effet de la demander… Les magazines littéraires sont des publications “de niche”, qui concernent peu de lecteurs également – et les magazines grand public ou journaux qui consacrent une page à la poésie sont rarissimes (de mémoire, l’hebdomadaire “Le 1”, dédie une pleine page à une rubrique “La Voix du poète”, donnant à lire un poème choisi en rapport avec l’actualité…) Mais il existe nombre d’excellentes revues qui survivent, grâce à l’infatigable activité de poètes qui se consacrent à d’autres poètes – je pense par exemple à la revue Phoenix, située à Marseille, fondée en 2011, à laquelle je participe également et qui renaît régulièrement depuis sa création sous le nom de “Fortunio” (1914-1925) – puis “Cahiers du Sud” “Sud” et “Autre Sud” – elle témoigne d’une belle vitalité et d’une grande ténacité ! Mais je pourrais en citer beaucoup d’autres, parfois éphémères, et tout aussi passionnantes, car elles témoignent d’un profond désir de partage et d’une immense soif de poésie. Parmi les plus connues, qui sont sur ma table de travail en ce moment : Le Journal des Poètes, Traversées, Décharges, Les Chroniques du ça et du là, Poésie/Première… mais aussi des entreprises plus modestes, des “revues pauvres” comme on parle d’”art pauvre”, réalisées avec un minimum de moyen par un passionné multitâches : Nouveaux Délits, Comme en poésie… ou des propositions mêlant images et poèmes, tels Gustave, ou Vinaigrette, dont j’ai récemment parlé sur Recours au Poème, ou la très “trash” revue Dissonances… On ne peut pas parler des revues sans évoquer également les revues en ligne, comme Poezibao, la plus ancienne, Terre à Ciel , Terres de femme, d’Angèle Paoli, la revue Francopolis… l’offre est abondante – et je citerai aussi les courriels poétiques mettant dans la boîte mail des destinataires un florilège hebdomadaire de poèmes choisis et propositions de lecture… Ce qui me donne la force de continuer, c’est bien de savoir que ce flambeau est sans cesse repris par de jeunes générations, pleines d’ardeur et d’idées novatrices pour diffuser textes, images, sons et vidéos : les nouveaux médias sont une aubaine pour nos actions. Alors, oui, La poésie en revue est bien vivante, elle témoigne de la force souterraine de la poésie : je pense toujours, quand j’en parle, à un livre de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka, pour une littérature mineure, dans lequel j’ai compris qu’être mineure (ou marginalisée), c’est avoir une immense force d’explosion, comme le grisou dans les mines. La poésie est dunamis – énergie – elle est aussi dynamite : elle peut faire exploser le réel, en élargir infiniment le champ des possibles – le “chant” aussi.
A elle, rien d’impossible, il suffit de l’utiliser et de la propager !

 

Merci pour vos réponses. Enfin, que voudriez-vous dire aux lecteurs français et turcs du Dactylo Méditerranéen, qui est publié en turc et en français?

 

Je suis très touchée par le projet de cette revue d’être “un pont” entre les cultures, entre les rives de notre Méditerranée “ce châle bleu” que tu évoques -  mare nostrum, coeur de nos vies, et berceau de nos cultures, à défendre comme patrimoine et lieu d’échanges – c’est sur notre mer qu’est née l’Agora, espace des discussions, qu’il faut préserver à une époque de replis identitaires, d’enfermement physique et mental – et je suis donc particulièrement honorée d’être invitée à y parler de poésie. Enfin, j’aime beaucoup sa présentation très sobre, en noir et blanc, qui retient l’essentiel des visages et des mots publiés. Merci infiniment pour ces questions, qui m’ont aussi permis de faire le point pour moi, en espérant que mes réponses soient utiles aux lecteurs de Dactylo Méditerranéen.

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