Accueil poésie D’une rive à l’autre – les mots d’Angèle Paoli à propos de « Traduire, l’expérience impure »

D’une rive à l’autre – les mots d’Angèle Paoli à propos de « Traduire, l’expérience impure »

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351737325_773654044400261_3352670449278278345_n384547015_1297575000894344_1568372191815044186_nLa poète et traductrice Marie-Christine Masset publie,  aux très sérieuses éditions Tituli de Chritine Bonduelle,  un passionnant recueil d’essais et de témoignages autour de la traduction des poètes par les poètes, intitulé D’une rive à l’autre, Quand les poètes traduisent les poètes.

Voici comment Marie-Christine  présente son projet :

« Subjuguée et intriguée par ce qui repose et œuvre dans un livre traduit, happée par ce passage d’une langue à l’autre, par l’effacement des rives-frontières, j’ai voulu percer plus fort et plus loin ce mystère de la traduction (et de l’écriture !). Qu’en est-il des autres ? Comment vivent-ils cette aventure extraordinaire ? Quelle voie est privilégiée pour traduire, traverser la langue de l’autre ? Accueillent-ils le souffle de cette langue dans leur propre écriture ? Lui résistent-ils ou le laissent-ils se déposer là où il veut ? (…)  Cette traversée d’une langue à l’autre est ce qui nous a fait parler pour la première fois. Ainsi revenons-nous à la source, et nous rendons cette eau, alors inconnue et étrangère, désormais familière et dicible. Partagée entre toutes et tous, jusqu’en ses ondoiements invisibles qui nous portent toujours plus loin. »

Je suis très fière d’avoir été invitée à participer à cet ouvrage collectif, au sommaire duquel figurent le  noms de poètes-traducteurs que j’admire. Marie-Christine a reçu de moi un article qui est un extrait de correspondance par mail avec l’un des auteurs dont je traduisais les poèmes.

 

384545905_224515377298434_6868580485795130525_nSur son site, le très beau Terres de Femme, Angèle Paoli – elle-même à juste titre au sommaire de ce livre collectif – lui consacre un bel article  dont je recopie le passage qui concerne ma contribution, sous forme de lettre à W. Je suis profondément émue de voir ainsi éclairé mon travail, que j’ai longtemps hésité à publier, par ces paragraphes qui  clôturent sa belle analyse de l’ensemble des contributions : 

Je terminerai ce papier, car il faut bien laisser encore à découvrir et à s’approprier, par le maelström dans lequel nous entraîne le très beau texte de Marilyne Bertoncini. Un texte vertigineux, construit sur des rebondissements multiples. C’est sous la plume de Marilyne que l’on trouve l’image ici exubérante de « la boîte de Pandore », accompagnée des sortilèges qu’elle délivre. Le texte prend la forme d’un « extrait de correspondance » dont l’interlocuteur est un certain W. La question qui vient d’emblée à l’esprit est la suivante : s’agit-il, comme dans nombre de récits littéraires d’une invention et d’un subterfuge ? Ou au contraire d’un échange épistolaire réel. Peu importe d’ailleurs, car la lectrice est embarquée dans un enchâssement de récits qui commence avec le Gordon Pym d’Edgar Poe dans la traduction de Baudelaire (on retrouve sous la plume du poète américain l’image du « rideau », différente cependant de celui de Maram al Masri), se poursuit dans la spirale du maelström. Laquelle s’empare de la lectrice dans une sorte de rapt, renversement ravissement qui la met en présence de l’Ulysse de Dante, descente aux Enfers, chute, tourbillons de mots et de sens qui conduisent droit sur l’Extase de Sainte Thérèse du Bernin, de là à La confession d’un masque de Mishima mis en présence du Saint Sébastien de Guido Reni. Autant d’exemples qui font se rejoindre érotisme et mysticisme. De quoi s’égarer à en perdre haleine, d’autant que dans cette tempétueuse évocation, la poète, prise dans les mêmes mouvements paradoxaux que sa lectrice, happée par les poèmes de W, se perd elle aussi dans le passage d’un cerveau à un autre, celui du poète qu’elle découvre et le sien:

« J’étais non pas dans la barque sur l’abîme océan, mais dans le gouffre insondable de votre cerveau, et non plus dans le mien. » … « si bien que je ne savais plus ce qui était de moi et ce qui vous appartenait : tout était mélangé- les mots que j’entendais, ceux qui apparaissaient sur l’écran, et ceux que je pensais, dans la langue où ils allaient naître et s’envoler dans l’infinie spirale où je me perdais… »

Poe Dante Bernin Mishima Reni Baudelaire Blanchot/ Pym Ulysse Sainte Thérèse Saint Sébastien, un texte qui interroge le transport, érotique et sensuel, violence et mysticisme, le caractère impudique et indécent, voire obscène, de s’introduire dans les mots de l’autre.

« N’y a-t-il pas quelque chose de profondément éhonté – indé/sens, dans le fait d’user des mots – les mots d’un autre – de les écrire, pour les faire passer dans votre langue, et en jouir tandis qu’on les traduit, dans le but de les donner à lire pour provoquer le plaisir d’autrui ? » interroge la poète.

La lectrice que je suis reconnait ici l’univers baroque de la poète et son écriture passionnée, laquelle en effet produit (chez moi) le plus grand plaisir. Alors oui, tant pis s’il faut en passer par le dépiautage la dénudation le « vampirisme linguistique ». Cependant je ne me souviens pas avoir jamais été en situation de transe autre qu’intellectuelle. Mais sans doute est-ce déjà beaucoup. Le plaisir des mots remonte très loin dans nos mémoires. C’est un plaisir solitaire et sensuel avant d’être un jour partagé avec d’autres. Ainsi les mots de Marilyne Bertoncini rejoignent-ils aussi en partie ceux de Cécile A. Holdban lorsqu’elle écrit, s’adressant à W :

« À l’intérieur/à travers vos mots, quand je traduis, je reconnais quelque chose qui est déjà en moi, quelque chose que j’ai toujours su, et qui sonne et résonne étrangement, parce que ce sont vos propres mots, c’est votre voix que j’entends et ressens de l’intérieur de moi – et ça restera prisonnier des mots que je mettrai à la place des vôtres… »

La phrase n’est pas finie. Elle poursuit son flux dans le prolongement de ce qui a été dit à mi-mots, avant de retrouver une tonalité plus conventionnelle qui remet sur la voie de l’échange épistolaire. Avec ce ça de la voix de Marilyne Bertoncini qui a capturé la mienne.

ANGELE NB

 Angèle Paoli / D.R. Texte angèlepaoli

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