le blog de MARILYNE BERTONCINI

La Poésie est une Arme pour défendre l’Âme

Dans le numéro 156 de Recours au Poème, l’intégralité de mon entretien avec le poète bengali Shuhrid SHAHIDULLAH, à propos de son oeuvre, et de la situation du BANGLADESH : 

Riyaz Udin, miniature paintingLa beauté de cette nation est qu’elle ne se plaint même pas vraiment. L’influence du soufisme et du baulisme**  rend mes compatriotes indifférents à la vie terrestre. Ceci rend mon peuple indifférent à la vie terrestre. Ils ont toujours été plus mystiques que religieux.  Toutefois, le récent essor du fondamentalisme religieux a lui aussi laissé des traces. Ces dernières années, des écrivains ont été tués ; un grand nombre d’entre eux est en danger.  L’état utilise la censure, bannissant des livres, arrêtant des auteurs.

Ceci a un rapport avec ma poésie. Je veux intégrer ces faits à mes poèmes, de façon poétique. Le traumatisme colonial, le conflit politique, l’extrémisme, l’omniprésente exploitation de mon peuple, les enjeux globaux des structures de pouvoir, tout ce qui a lieu dans le monde et aux franges de celui-ci, je veux que tout ceci fasse partie de mes poèmes. Je veux révéler ce qui est caché sous la surface. Je veux décoder les significations pour les encoder dans des sens différents. Ainsi, mes poèmes ne sont pas un blog politique, je suis à la fois politique et apolitique. Je mène la vie de la petite bourgeoisie, mais je rêve qu’un jour le prolétariat s’unira et me chassera de ma zone de confort. Ils mettront le feu au bureau sur lequel j’écris. Je veux voir si mes mots survivront à ce feu ou deviendront des cendres. Tous mes poèmes sont des prières trompeuses – la spiritualité d’un non-croyant.

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27 février, 2016 à 9:58 | Commentaires (0) | Permalien


Ma tête est soudée – illustration de Pierre Rosin

bertonpoil

 

Ma tête est soudée à l’intérieur de la tienne

et ta tête repose dans la mienne

la vulnérable paroi de mon crâne

butant contre ta fontanelle

 

Tes yeux voient à travers les miens

nos bouches se superposent

tes pensées me traversent

comme un fleuve électrique

 

Tu rêve mon retour

dans le creux de mon rêve

et notre rêve s’évapore

dans la salive du matin

*

19 février, 2016 à 18:29 | Commentaires (0) | Permalien


L’Heure Approximative

lheure

 

Des heures sonnent au souvenir

du cadran de l’horloge

et le matin frotte ses yeux piquants d’étoiles

tandis que chaque chose te parle -

 

les arbres qui s’éveillent te demandent l’aumône

d’une parole

la fenêtre en s’ouvrant te sourit de guingois

l’eau a le bruissement de soie

des souvenirs rampant vers toi

 

Une main te caresse la joue

et des baisers perdus pépient dans les taillis

La trame usée du jour n’est déjà qu’un vestige

à cette heure approximative

qu’ourle le drap gris

de la nuit.

 

*

15 février, 2016 à 23:03 | Commentaires (0) | Permalien


La Revue « POSSIBLES », nouvelle série, n.5

La revue numérique dirigée par Pierre Perrin consacre une belle page à Labyrinthe des Nuits dans son sommaire de février 2016  :

Capturepossibles

à lire en copiant le lien : http://possiblesuite.free.fr/pos5bert.php

8 février, 2016 à 12:21 | Commentaires (0) | Permalien


un dessin de Pierre Rosin

pour un extrait de La Nuit de Lilas :

pierre rosin

Lacis et entrelacs

arabesque de branches

cachée sous les feuillages

labyrinthe secret où se perd

la mémoire

en quête de soi-même

 

5 février, 2016 à 16:19 | Commentaires (0) | Permalien


Le Chemin des Mots

Turini (102) - Copie

 

Le chemin s’éboule

dans l’outre-monde des paroles

Chaque pas soulève une poussière

d’or éteint qui tremble dans l’absence de lumière

 

bourdonnantes mouches grises

les mots sont un essaim en quête d’une reine

 

Ta tête est une ruche que grisent les mots d’or gris

 

des paillettes de mots dans le lit des grands fleuves

que traversent les morts lents et phosphorescents

tout un sable de mots que soulèvent tes pas

dans un chuchotement de vieilles feuilles mortes

au couchant

 

Orient espéré à l’issue du chemin

Orion Ariane ma soeur La Très Sacrée

tes pas tracent les mots dans ta danse secrète

dans l’outre-monde des paroles

dans le silence des choses

somnolentes

 

Le chemin qui s’éboule monte vers la lumière.

5 février, 2016 à 12:08 | Commentaires (0) | Permalien


Lettre d’E.(urydice)

les araignées de la mémoire (1)

C’est le soir

l’ombre est un buvard

pour tes mots

mes beaux absents

 

Les mots ne t’appartiennent pas

ils traversent les coeurs

poreux

s’écoulent s’épanchent le long

des artères

fleurissent au bout de la langue

puis s’évaporent dans l’espace

avec la houle des marées

l’amère caresse

des vagues

 

J’écris d’un autre temps

d’un autre lieu

les mots traversent mon présent

et m’enveloppent de leur soie

 

L’araignée du souvenir tisse la langue.

4 février, 2016 à 12:03 | Commentaires (0) | Permalien


Note de lecture : « Journal Seneca », de Jérôme Rothenberg

Capture

pour lire l’article, copier le lien :

http://www.recoursaupoeme.fr/critiques/joseph-rothenberg-journal-seneca/marilyne-bertoncini

30 janvier, 2016 à 10:22 | Commentaires (0) | Permalien


Noctis Imago

arbre

La forêt s’avance en habit nuptial

 

Les chevaux de la nuit délassent leur crinière

un voile à plumetis recouvre tous les arbres

dans le matin blafard

 

C’est le Printemps d’Eurydice

 

Des grappes d’acacia couronnent la rivière

Le miel clair des troenes chante dans le matin

ganté de beurre frais

 

Des pyramides nivéales jouent à saute-mouton

parmi les manchons roses des cersis

sous les langues de nuages qui s’échevèlent

le long des pentes

 

Plumeaux et plumets blancs s’agitent sur

les lourdes têtes du sureau lièbre

l’arbre à perruque aux bouquets crème

les candides étoiles du pyracantha

 

où nul ne lit

le sang des baies

inscrit dans la nacre des fleurs

 

C’est le cortège d’Eurydice

et ses voiles dans le matin sont une écume de chagrin.

27 janvier, 2016 à 19:23 | Commentaires (0) | Permalien


Aigu Silence de Midi

Je ne puis résister au plaisir de vous montrer l’un des poèmes de « Paysages Intérieurs », traduits en hébreu par la poète Gili Haimovitch,

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERA Aigu silence de midi

 

Ton corps

coquille vide

repose sur la plage

stridente et vierge

 

Ton ombre a fui

Même l’abri de tes paupières

n’est plus qu’une éclatante absence.

Aigu silence

עכשיו – בדממה האנושה של הלבנה

גופך

   צדפה ריקה

               נח על גדה

                    רועמת וזכה

 

צילך נמלט

       ומקלט שמורות עינך

                  נחתם על העדר זוהר

 

25 janvier, 2016 à 20:45 | Commentaires (0) | Permalien


Perdu en Crête – sur un dessin de Pierre Rosin

perdu en crête - pierre rosin

La fourmi tire son fil dans la mémoire-coquillage

et l’aube s’irise du reflet des souvenirs

dans la forêt remembrée

.

Comme les ailes d’un papillon

se déplissent les feuilles-mots

dans la pelote du cocon

où leur frisson de soie agite le passé

sur le dédale sans pensée

.

La doulce douleur brode sa pluie de mai

sur les plaies qui s’effacent dans les lobes nacrés

de la mémoire-cicatrice.

21 janvier, 2016 à 10:22 | Commentaires (0) | Permalien


Aube…

DSCN1745

 

Les membranes du rêve s’effilochent

Des goélands phosphorescents

survolent les grues étoilées

et les membra disjecta de la ville en chantier.

.

.

*

14 janvier, 2016 à 12:15 | Commentaires (0) | Permalien


Rencontres avec l’Homme Invisible

1 A l'homme invisible marilyne BertonciniLa première fois que je me suis aperçue de son existence, c’était à cause de ses baskets. Elles étaient là, devant l’église – toutes seules. Enfin, accompagnées d’un petit écriteau signalant sa présence. Et vu la toute petite obole qui l’accompagnait, je pense que nous n’étions pas nombreux à avoir remarqué, dans la foule de l’après-midi, le minuscule autel aux chaussures solitaires.

J’ai d’abord souri, puis me suis interrogée, quand au hasard d’une promenade, je l’ai rencontré de nouveau. Enfin, ses baskets, plantées là, sur un seuil – accompagnées d’une canette vide. Des chaussures vides aussi – évidemment.A l'homme invisible Marilyne Bertoncini (2)

Et j’ai pensé à toutes les chaussures esseulées, abandonnées, inexplicablement dépareillées. Semelle veuves de l’empeigne, au détour d’un chemin… pantoufle couverte de mousse, au fond d’un parc abandonné… et même, sur un marché, parmi de vieux cuivres et des casques, la prothèse cuir et bois d’un mutilé de guerre.

Et j’ai pensé à toutes les traces de pas laissées par l’homme invisible : traces subtiles dans la poussière grise des villes, foulée légère du marcheur dans l’herbe humide du matin, empreinte du pêcheur dans la boue de la rive, ou marque lourde du manoeuvre dans la glaise du chantier…

L'homme invisible - Marilyne Bertoncini (2)Et j’ai pensé à tous les hommes invisibles, ces fantômes de nos vies présentes et passées, ces ombres claires qui nous frôlent sans qu’on les voie, nous touchant de l’ombre de leur main, à travers le mur qu’ils ont bâti, le pain qu’ils ont pétri, le vêtement que j’ai mis…

Qui nous frôlent sans voix, dans le silence obstiné de leurs pas déchaussés – sans papier, sans abri, dans le déni et la survie…

J’ai pensé à toute l’humanité invisible qui nous entoure – trimards, fuyards, réfugiés, déclassés, exploités : les chaussures de l’homme invisible sont les chaussures d’un homme pauvre.

Peut-être, alors, peut-être sont-elles là pour nous rappeler que ces fantômes qu’on ignore vibrent, aiment, souffrent leur vie, en creux, dans le monde où nous marchons sans savoir qu’on les côtoie, frères inapparents que manifestent ces reliques.

L'Homme invisible - marilyne Bertoncini

 

13 janvier, 2016 à 20:19 | Commentaires (0) | Permalien


Nouveautés des 2Rives

Trois livres d’art mêlant art graphique et poésie, dont « Pluie et Neige sur Cronce Miracle », de Chantal Dupuy-Dunier,  recensés dans Recours au Poème :

pluie%20et%20neigeNous présenterons trois des sept titres du catalogue : d’abord Pluie et Neige sur Cronce Miracle, magique recueil de Chantal Dupuy-Dunier et Michèle Dadolle, où me semble parfaitement nécessaire le parti-pris de la transparence, voilant le lavis gris et mauve des encres, qu’il faut révéler. Chaque feuille de calque porte, manuscrite, une phrase tirée du recueil, qui s’inscrit comme une brume sur l’ébauche d’un paysage – croit-on – traits comme délavés, surgissant de la mémoire en bribes d’ombre, graphique silhouette évoquant un arbre, coin de prairie, peut-être – toute latitude est laissée au regard, pour imaginer, avant d’y pénétrer, le lieu de ce texte : Cronce. Déjà objet d’un recueil de Chantal Dupuy-Dunier (Creusement de Cronce), ce topos réel, dédicataire du recueil, paraît tant chargé d’émotions et de souvenirs, qu’il devient figure mythique- et maternelle – comme la Télumée Miracle de Simone Schwarz-Bart, citée en épigraphe, et dans le poème liminaire. Pays au nom rude, qu’on imagine âpre, dans ses consonnes « cruelles », où l’on entend bruire les ronces en couronne d’épines, comme autour des madones noires des campagnes, Cronce Miracle fonde en quelque sorte le mythe généalogique du poète : « Ton nom s’est métamorphosé en prénom, / la pluie qui le baigne en eau lustrale. // Tu as pris place sur une branche de notre arbre, ton sang irrigue nos veines. » Les saisons qui passent, au fil de la pluie, accompagnent en effet une naissance – une re-connaissance : celle des mots, encore incompris, comme ceux de la langue des oiseaux, du rire de la montagne, du silencieux discours des arbres… – jusqu’à ce que « S’esquisse le tic-tac de poèmes métronomes. » Ce paysage familier et sacré, que Chantal Dupuy-Dunier porte avec elle, à travers son écriture, comme des Lares – Genii loci au sens propre du terme, où l’on entend aussi, en écho, loqui – ce bruissement de mots guettés dans les « voyelles glacées » de la pluie », les vibrations de la parole en « froissement d’élytres » des insectes, les calligrammes liquides sur les rochers… ou la forme que prendra la candeur de la neige, sous la « plume-burin » de Chantal Dupuy-Dunier, qui nous offre ici une forte et sensible méditation sur la féconde prégnance des lieux dans la naissance du poète.

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7 janvier, 2016 à 14:23 | Commentaires (0) | Permalien


Nathalie Savey, Philippe Jaccottet

Ma dernière note, sur La Cause Littéraire, à propos du beau livre de photos de Nathalie Savey, accompagné de textes de Philippe Jaccottet :

41jslsexjpl_68414cb29b1e629dc8feb5eeb03bbb25On entre dans le monde de Nathalie Savey comme sur la pointe des pieds, avec des yeux d’enfant ; chaque double page de ce livre au format presque carré, présente, dans le cadre d’une immense marge blanche au papier glacé, un court texte tiré de l’œuvre de Philippe Jaccottet, en regard d’une remarquable reproduction de photo en noir et blanc, dont on imagine le somptueux tirage original.

L’importance laissée à cet espace vierge – instituant une sorte d’écart, de mise à distance, de no man’sland blanc, que le regard (et la pensée) doivent franchir – me fait penser inéluctablement à Roland Barthes et sa Chambre Claire (Seuil, 1980). Dans ce livre, consacré à l’étrangeté de l’image fixée par le grain d’argent sur le papier, le philosophe explore et théorise son expérience extatique de la photo, délivrée du verbiage ordinaire (technique, politique…) qui l’accompagne. Le propos de Nathalie Savey, qui en appelle, elle, à Jaccottet (poète qui accompagne depuis toujours sa démarche :

« J’ai porté en moi les écrits de Philippe Jaccottet (…) en me disant : voici ce que je voudrais faire en photographie »), semble poursuivre à sa façon la réflexion de La Chambre Claire, dans un monde déréalisé par l’omniprésence tyrannique d’une image mondée, violente ou assagie, couverte des oripeaux de la « couleur réelle », mais présentant du monde une version aussi évidente que fausse…

Mais, entrons pas à pas – et laissons-nous surprendre.

La première image, dans de douces tonalités de gris, est un paysage neutre, s’étendant à perte de vue (perte soulignée par le tracé d’un chemin coupé par le manque d’horizon, et devenu semblable à la veine d’un marbre), prairie ponctuée de quelques arbres solitaires, si lointains qu’on n’en prend pas l’échelle : un fragment de paysage, sans lieu, vide de présence. Etrangement, le texte que Nathalie Savey a choisi comme pendant à cette première image parle de la couleur verte qui irrigue la photo de sa présence/absence – parce que nous « savons » qu’une prairie est verte, et que ce savoir impose à la photo un sens – qui nous échappe…

Le chapitre qu’inaugure ce paysage s’intitule Sols /1995, et regroupe quatre photos, reprises dans une page finale où elles voisinent avec d’autres, dans une sorte de « planche-contact ». Le même dispositif s’applique aux huit chapitres du livre. Sols – comme pour guider le regard du lecteur, lui intimer de poser le sien au ras d’une image, mise à plat dans cette série de vues aériennes qui sont autant de textures où prédominent marbrure, veinure, effets de velours gris ou de blancheur de neige… totalement dépourvues de sens, de projet, d’explication – réduites à l’énigme de leur présence sous l’oeil du sujet regardant.

Suivent Les Envolées /1998, et Champ de feu /1996 (une seule photo, et l’unique trace, dans tout ce livre, d’une étrange silhouette en forme de fantôme, dans une photo sans profondeur : l’observation attentive montrera qu’il s’agit d’une tache sur un sol caillouteux), puis 5 séries dont les titres – Les Horizons /2006Les Montagnes rêvées /2008-2010Les Eclaircies /2011Cheonjiyeon /2012Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes /2012 (sur une citation de R.M. Rilke) – évoquent un monde minéral immobile et climatérique : nuages, brumes, noirceur d’un ciel où des lumières tracent d’asémiques calligraphies (témoignant du temps de pose très long choisi par Nathalie Savey), dessinent une poésie visuelle élémentaire, qui répond à cette phrase citée de Philippe Jaccottet : « Tout le paysage est comme du feu attisé par le vent presque frais, un feu qui serait de la lumière, de l’éclat – et, d’une autre façon, de l’eau. Les quatre éléments conjugués, pour ne pas dire confondus dans notre appréhension confuse et profonde » (…)

la suite ici : http://www.lacauselitteraire.fr/nathalie-savey-philippe-jaccottet-michel-collot-heloise-conesa-yves-millet

 

 

7 janvier, 2016 à 14:12 | Commentaires (0) | Permalien


Souvenir pour E.

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La Deûle coule grise

entre ses berges bises

des rêves se reflètent

parmi les herbes d’eau

des destins fluctuants

ébauchent des histoires

miroitant un instant

dans les nuages d’eau

où le soleil muché

avec les hirondelles

a des frissons de soie

bruissants comme les joncs.

*

 

4 janvier, 2016 à 13:59 | Commentaires (0) | Permalien


Janvier 2016 :

 

Les deux pieds dans la nouvelle année,

La tête en poésie !

 

LIEUCHE (10)

2 janvier, 2016 à 8:00 | Commentaires (0) | Permalien


« Tua e di Tutti », de Tommaso di Dio – note de lecture dans la revue « Europe »

 

 

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Tua e di Tutti, formule oblative du titre – mais don de quoi, vers qui? Si le recueil est dédicacé à « Ilaria », rien n’établit de lien avec le destinataire inconnu évoqué par ce pronom possessif, aussi dépourvu d’identité que de référent. Tout comme le «  »tutti » générique auquel il est lié, par un effet de paronomase rythmée où l’allitération des dentales sonne comme une pulsation de vie – ou de mort.

 

Tua e di Tutti, en préalable – comme une incision votive à l’éternité précaire, sur le tronc d’un arbre qui s’écorce (telles les croûtes, écorces de la terre qu’évoque le poème, p.63 :  » la terre est une croûte mince… dans l’écorce et dans la pierre : enfouie lentement rongée, / la vie », etles photos illustrant ce recueil ). Déclaration d’amour, flétrissure … prononcé/évanoui, le geste scripturaire est voué à la disparition inhérente à ce geste verbal, puisqu’ « aucun pronom ne reste » (p.71).

 

Tua e di Tutti – la tienne, et à tous : la mort, la vie, la ville… Il faut s’engager dans ce recueil à travers ce qu’il a de plus matériel, suspendant la lecture de la belle introduction de Joëlle Gardes, et la qualité de « poésie métaphysique »qui caractérise l’oeuvre de l’auteur, tout en sachant qu’il nous faudra dépasser « le plan rassurant des choses » sous lequel est enfouie la vie. Au sens propre, en effet, le poète nous donne un rebus à déchiffrer. Alors, imaginons que le lecteur poursuive une enquête policière aux enjeux métaphysiques dans un décor urbain.

 

La ville, c’est Milan : le labyrinthe de ses rues (p.61), « les membres de la gare centrale » (p.73) : le corps morcelé – troué (p 69) d’une ville blessée par les coups des pelleteuses, et que « l’ombre dévore. La rue te serre longue / étroite, rétive, d’elle-même / elle ne montre pas qu’elle continue. Et tu avances / vers le bois qui s’épuise / en feuilles et branches toujours plus caillot / et misère, immeubles fissures / couloirs horaires étreintes qui craignent / l’au-delà d’une porte et débris de verre « … Ville blessée à l’image d’une jeune femme violée, d’un suicidé au volant de sa voiture.. . Ville du petit peuple et du labeur sans gloire, croquée dans de petits tableaux – des pigeons picorant des miettes, des enfants au cou sale, Down et ses journaux, la petite dame noire, « une serveuse de vingt-et-un ans au comptoir du bar »… Ville métaphorique dont le nom sonne comme le temps qui passe, et dont le narrateur rapporte la misère des corps, imbriqués dans le grand corps urbain : « Dans la rue où j’habite, il y la porte de derrière / d’un magasin de supermarché. / Certains jours et d’autres non / il y a des caisses vertes ou grises qui contiennent / ce que l’on jette. Dans l’immeuble où j’habite / il y a une vieille dame, elle porte toujours / un béret rouge / et elle craint les voleurs. Le soleil tape / le matin et les légumes pourris abandonnés / resplendissent. Parfois je la vois / qui fouille, qui cherche / qui cherche. Elle a peur qu’on emporte / ce peu qu’elle prend. » Effleurant aussi quelques faits de sa propre vie – l’anniversaire de la mère, l’idée de devenir père (p.41)… et puisant dans les classiques, le narrateur entrelace, sous le poussier des chantiers d’une agglomération en perpétuelle mutation, ces destins minuscules et tragiques d’aujourd’hui, à d’autres de la « grande » Histoire de l’humanité.

 

Des sens se révèlent peu à peu au lecteur, à travers les méandres d’une poétique simple et complexe, tandis qu’il chemine le long d’une déroutante syntaxe (trouée d’ellipses, de ruptures…), aussi moderne que le réalisme prosaïque du lexique. Voyage en sept étapes, au long de sept parties de longueurs inégales. Sept, comme autant de jours pour une genèse po(ï)étique, close sur le contradictoire « dopo/prima » – comme si, courbé par l’auteur au sein du recueil, le temps circulait de façon non sagitale, au rythme des saisons, dessinant un monde, pour lequel il importe de se souvenir que « Naître n’est pas/enfanter ; aujourd’hui, il faut donner / vie à la vie ».

 

Par-delà le plaisir que procure la rencontre de ces beaux textes, trois signes peuvent accompagner le lecteur dans sa quête de sens. Le premier est sans doute le visage, inscrit dans le titre de la quatrième partie « Il volto ci chiede / Le visage nous demande ». Depuis les « invisibles visages fraternels » de l’épisode de Crastinus, traversant les siècles et l’histoire – laissant peut-être cette « blessure entre les briques rouges et le visage (69), c’est à travers cette image récurrente que le narrateur dévoile une paradoxale vérité, née de l’expérience : « Si on met le visage par terre / aux limites extrêmes de la bouche il y a notre unique / ressemblance infinie// ».(p.82) Lien autant que signe d’altérité, le visage révèle la profonde unité de tous les êtres, avec toutes les époques, et toutes les choses, par cet échange passant, comme le langage, par la bouche, puis par les tubes, tuyaux, veines de la ville et surfaces urbaines que construit le ciment, deuxième viatique du lecteur.

 

« mon visage de ciment inerte » (p59) dit le narrateur, unissant ainsi son propre corps à celui de la ville. Matériau fluide, liant sables ou moellons, friable au temps, ouvrant fissures et passages, plaies et béances, le poreux ciment construit et relie les corps minéralisés et la matière du monde animée, en une même circulation, si bien qu’à la fin, « se confondent / le ciment et le ciel, une forme / qui ne meurt pas / mais dilate ; nous saisit ; (…)  » (p.85) . Effusion, effacement entre intérieur et extérieur, aux limites de la vie et de la mort : le recueil chante la réversible fluidité de l’une à l’autre, dans la commune expérience de l’existence. Le ciment symbolise sans doute l’unité englobante de notre présence au monde, et de la présence du monde en nous : « tua e di tutti » – une même existence, dont on souhaiterait autant que l’auteur ignorer ou combler les fissures, en cet entre-deux qu’explore la marche de l’écriture – là où sous le ciment pointe l’herbe et, sous le visage, sous la langue morte, l’expérience – celle du langage « vrai », du langage des choses vives.

 

Ce mot – traduisant comme il peut la « cosa » italienne – renvoie à l’essence même, à la quiddité de l’être, et nous indique la direction dans laquelle nous mène notre voyage de lecture. Joëlle Gardes annonçait bien que pour Tommaso di Dio, la poésie ne peut être qu’outil d’exploration du réel. N’écrit-il pas d’ailleurs, que  » tous les alphabets sont des dispositions / des dispositifs ; les feuilles tombent, assauts / les paroles explosent / et sont de la cire pâte biologie, elles ne tiennent pas / elles tombent. Et alors tu te lèves ; et recommences. /Tu insistes aussi longtemps que dure ce mal / écrire / les choses qui passent.// » Le suivre, c’est s’engager dans une quête sur le sens de notre présence au monde, que seule l’écriture poétique peut mener à bien, puisqu’elle est seule capable de donner une forme à ce qu’on ne peut nommer – accueillant l’anonymat, la perte, la désorientation de l’inconnaissance – à laquelle nous invitait l’énoncé du titre.

Marilyne Bertoncini

 

ma note sur le recueil de Tommaso di Dio, La Tienne et à tous / Tua e di tutti,  (édition bilingue, traduite par Joëlle Gardes, éditions Recours au Poème – livre numérique ),  à lire dans le dernier numéro de la revue Europe, janvier-février 2016, « Témoigner en Littérature ».

                                                                  *

26 décembre, 2015 à 16:52 | Commentaires (0) | Permalien


Bonnes Fêtes de Fin d’année :

Que vous soit douce cette pause dans le tourbillon de la vie !

 

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23 décembre, 2015 à 20:17 | Commentaires (0) | Permalien


Deux Burins de Dominique Crognier … et leur légende :

Cadeau trouvé ce matin, dans ma boîte aux lettres – les voici accompagnés des poèmes qu’ils m’ont inspirés :

 

dominique crognier burin 1b

 

 

Ariane s’en fût,

tirant le fil de l’ombre :

Pelote obscure ouvrant,

au flanc du labyrinthe,

Le vertige d’un seuil

à la lumière noire.

 

 

 

*

 

dominique crognier burin 2bis

 

 

Quelle plume mime un oiseau

sur le carreau de la nappe

Le soir tombe et la carafe

a des regrets de rubis

A son flanc qui s’obscurcit.

 

4 décembre, 2015 à 17:06 | Commentaires (0) | Permalien


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