le blog de MARILYNE BERTONCINI

Dieu, la laverie, et la « petite Moldave » – Conte de faits

Je sais, on me l’a déjà dit, je devrais posséder un lave-linge. Mais je n’en ai pas. Pas plus que de lave-vaisselle, de voiture, de télé, de cuisine intégrée… Et tant pis si les secrets du bonheur ordinaire m’échappent ainsi… Je préfère, de loin, la laverie, au bout de ma rue, qui ne mange rien de mon espace, dont je ne m’occupe pas en cas de panne… et puis, j’y ai mes habitudes – mon café tranquille et ma lecture au bar voisin, entre lavage et séchage du linge…

 

Ce matin, une toute jeune femme, menue et vive, est assise au bout de la banquette de skaï noir. Sagement, un gros livre sur les genoux, un gros sac imitation cuir posé à côté d’elle, elle sourit en réponse à mon bonjour. Et se replonge dans sa lecture. A première vue – un si gros livre – texte en colonnes – le tout sous protection transparente zippée : c’est la bible d’une évangéliste ou d’un témoin de Jéhova…

Son linge paisible tourne dans le tambour d’une machine qui ronronne, et la mousse dessine sur le hublot des constellations mouillées. Je contemple le battement d’ailes de mes draps qui se déploient dans le séchoir. Au rythme d’un claquement régulier de battoir, la toile développe et ravale ses spirales, comme une galaxie pulsant les couleurs dans la turbine régulière de ce petit cosmos.

Elle lisse sa bible de ses jolies mains puis la ferme, referme soigneusement la pochette, la range dans son grand sac, et farfouille un instant, puis en tire – tout sourire – un feuillet coloré qu’elle me tend, en gazouillant (sa voix est modulée comme une voix d’oiseau – auquel, tiens, je me dis qu’elle ressemble, avec sa fine tête mobile aux yeux noirs). Elle est moldave, évangéliste, et souhaite me…

- NON, merci.

Je dé-tes-te le prosélytisme. Je repousse le feuillet, mais son sourire est si simple et doux…

- Vous ne croyez pas que Dieu est une personne qui existe?

- Mais, Dieu n’est pas une personne – s’il est – quant à exister… Voilà : ex-ister, c’est « sortir de » (et je me dis que je suis bien pédante quand je m’irrite, et je m’en veux, sans pouvoir retenir ce discours qui m’échappe comme les phylactères de la bouche des saints) – et Dieu ne peut « être sorti de » quoi que ce soit, puisqu’il n’a pas été créé par un autre « Dieu », n’est-ce pas ? S’il est, c’est un pauvre dieu créé par les hommes, pour tenter de donner un sens à leur existence…

 

Elle me regarde incrédule. Le linge est retombé comme un corps mort dans le tambour du séchoir. Je le sors tout brûlant, comme de la gueule d’un four : j’aime ce contact rèche des tissus surchauffés que je plie soigneusement – je le trouve amical et rassurant (au fond, il me rappelle peut-être les draps amidonnés dans lesquels je me glissais chez ma grand-mère – je réclamais les mêmes à la maison…). Je plie et lisse les draps, tandis que nous discutons – ou plutôt, que je lui assène, pitoyablement impitoyable, mes idées sur les religions qui divisent les hommes, broyés par le chaos de leur ordre divin : jihad, croisades, massacres… Pourquoi se rallier à l’idée d’un dieu? Ne suffit-il pas d’entrenir la petite flamme en soi, qui pousse à donner le meilleur, à s’aimer beaucoup pour aimer les autres?

- Mais la Bible dit… mais Dieu ne veut pas …

 

Non, en effet, il ne « veut » pas. Ça ne le regarde pas. Nous sommes un épiphénomène de la création – pas d’autre destin que d’avancer à l’aveugle et tenter de trouver – en soi – la lumière qui nous oriente…

- Et, vous ne pouvez pas changer le monde, tandis que Dieu…

Non, nous ne pouvons rien changer, ni lui non plus (mais je ne peux pas lui parler de thermodynamique, lui dire que ce qui est, évolue, se dégrade, se perd… par-delà le cercle sans circonférence ni centre de son dieu impotent et inaccessible…)

- Et vous serez toujours déçue, ajoute, avec bon sens, la petite mésange aux yeux noirs.

- Oui, on est toujours déçu – mais on recommence.

 

- Etes-vous heureuse ? me demande-t-elle tout à trac…

… Je viens de pleurer, ce matin. J’ai peur. Peur de la violence, de la mort et de la maladie. Peur de perdre celui que j’aime. Je déborde de chagrin et de déception, comme souvent dans les épreuves. Mais je réalise, alors que je lui réponds sans réfléchir, que – oui, là, je suis heureuse – parfaitement, illogiquement, profondément heureuse, malgré tout. Et je sens se déployer autour de moi les chaudes ailes de la sympathie qui émane de sa petite personne.

 

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