le blog de MARILYNE BERTONCINI

Miseria Ladra – Putain de Misère

MISERIA LADRA

 

La tache noire surtout l’obsédait – là, près du cou – il ne l’avait pas vue sur le moment. Maintenant, il se la rappelait, immense, comme un insecte rougeâtre qui se serait agrippé à la chemise neuve, qui n’était même pas la sienne. Elle saura l’enlever, Rosanna, pensa-t-il… C’était la chemise de Brunetto, tout neuve, celle pour le mariage – comment on pouvait la lui rendre sale? L’angoisse lui faisait trembler la lèvre et emplissait sa tête d’un vrombissement qui couvrit même un instant le grondement sourd de la grande ville derrière lui, dans l’haleine humide et chaude de juillet, et l’insecte clignotait sur le fond de velours de la nuit, et lui serrait le cœur comme s’il l’avait mordu.

 

Le voyage avait été un enfer, dans le train surpeuplé sans clim dans les voitures de seconde classe. Tous serrés, suant, les enfants qui crient, les gens qui mangent, les fenêtres, si sales et rayées de graffiti qu’on ne voyait rien dehors, et on pouvait même pas les ouvrir, et on suffoquait d’une gare à l’autre quand une bouffée d’air s’enfilait par la porte ouverte, un air chaud de sauna. Tout de suite après, c’était les premières, et elles étaient toutes vides. Là, on aurait été bien, parce qu’il y avait une atmosphère fraîche et reposante, et l’azur propre des sièges – il y était passé au départ, parce qu’il était en retard, et il était monté en queue du train, en première – toute la file des premières, qu’il avait dû remonter avec fatigue pour rejoindre sa place réservée. Quelqu’un l’occupait déjà, et il avait fallu discuter pour la récupérer, et il avait tenu son sac sur les genoux, le sac avec le costume bien plié de Brunetto, pour l’entretien. Il aurait peut-être mieux fait de rester sur la plate-forme, il y aurait fait moins chaud – mais le voyage était trop long. C’était la première fois qu’il s’éloignait autant de chez lui – il n’avait pas les moyens, les vacances, il les avait toutes passées, comme les copains, dans la banlieue où il vivait. Là, il y en avait de l’espace, au milieu des chantiers abandonnés, des squats, des décharges derrière les raffineries abandonnées. Même pour l’école, il s’était pas éloigné, parce qu’il faut des sous pour les déplacements, et il s’était inscrit à la formation proposée par le lycée technique de sa ville, et maintenant, il l’avait son diplôme de technicien,mais le travail, il l’avait pas trouvé. L’une après l’autre, les usines avaient fermé, et sa spécialisation ne valait plus rien. A l’agence pour l’emploi, on lui avait proposé de suivre une nouvelle formation, mais ça ne changeait rien à la réalité – le travail, il n’y en avait plus pour personne. Il pensait avoir eu de la chance quand il avait fait son stage dans les bureaux de l’entreprise pour laquelle son grand-père avait travaillé, et dans laquelle son père était toujours ouvrier – tous pensaient qu’il aurait été engagé, c’était logique, c’est pour ça qu’il avait étudié à l’école, et Rosanna l’avait poussé, Rosanna qui marchait la tête haute parce que son frère aurait travaillé dans un bureau, il ne se serait pas sali les mains et abîmé la santé. Puis, juste avant que le père n’arrive à la retraite, on l’avait licencié, avant de fermer l’usine, pour délocaliser à l’étranger. Après ça, la honte l’avait empêché de rejoindre de sortir ses copains sur la placette en bas – il tournait on savait pas où, avec son vieux scooter, et il rentrait tard, et c’étaient des bagarres sans fin avec ses fils, parce qu’il s’était mis en tête qu’ils le prenaient pour un incapable. Quand il fut renversé par le camion, on ne sut pas comment c’était arrivé… Même Brunetto avait perdu son emploi, et il devait se marier, et où il allait trouver les sous pour se mettre en ménage avec une femme qui ne travaillait pas? Quand la malchance se saisit de toi, elle te lâche plus, et maintenant, il y avait même cette tache sur la chemise blanche, et rien ne serait plus jamais comme avant, parce que l’insecte lui rongeait le cœur, et il n’aurait jamais osé dire aux autres ce qu’il lui était arrivé. Et sa honte faisait plus de bruit que le fracas du tram qui passait derrière lui, et son visage s’empourprait quand il repensait au départ, sa mère qui lui avait donné tout l’argent qu’elle cachait dans la boîte à sel de la cuisine – les quelques billets qui lui servaient « à boucler la semaine », tant d’économies sur de petites choses, qui lui avaient coûté une peine infinie. Souvent, il l’avait vue revenir chargée de courses faites de l’autre côté de la ville, pour trouver quelques fruits moins cher, et elle rentrait à pied, un peu voûtée à force de fatigue – elle s’arrêtait pour souffler un peu, et ses mains étaient violacées et tuméfiées du poids des sacs en plastique. Pourquoi il l’avait pas aidée davantage, et maintenant, c’était trop tard, pensait-il. Le sourire de sa mère se mêla un instant à celui de sa sœur qui l’avait accompagné à la gare, puis tous deux furent balayés par les phares des autos qui fendaient la zone d’ombre où il se trouvait. Il essaya de repenser à Rosanna, qui l’avait toujours aidé, le poussant à étudier pour qu’il ne finisse pas dans la rue comme tant de ses amis d’enfance, mais l’image qu’il cherchait – celle d’une Rosanna d’un autre temps, au visage rose et souriant sous ses cheveux nattés, plus belle que la madonnina de l’entrée, cette image s’embuait et disparaissait comme elle avait disparu dans la réalité, et maintenant, c’était une femme lasse au visage décharné et aux yeux creusés et rougis – c’est rien, elle disait, on est toutes comme ça à la blanchisserie, mais elle s’occupait aussi de tout le monde à la maison, en plus de ses propres enfants qu’elle avait ramenés avec elle, et qu’est-ce que tu peux faire, chez nous, avec un enfant qui veut pas étudier, avec tous ceux-là qui rodent, et qui sait ce qu’ils te proposent… Il ne pouvait plus rentrer désormais, il ne pouvait pas la décevoir, c’est elle qui lui avait découpé l’annonce du journal qu’il avait laissée dans la poche de la veste, bien plié, avec la chemise avant qu’elle ne soit tachée. Celle-là, elle pouvait l’enlever, elle était brave, mais elle ne pouvait rien pour l’honneur de la famille, et cette tache-ci retomberait sur eux.

 

Pourquoi on peut pas supprimer les pensées? Il aurait voulu se vider la tête, la remplir de l’eau du fleuve, si fraîche dans la nuit brûlante, mais elles revenaient toujours plus nombreuses, elles bourdonnaient comme des taons qui te sucent le sang, comme aux animaux sous le joug, et tu peux pas te défendre. L’entrevue, il l’avait imaginée si longtemps, qu’il ne savait plus quel souvenir était tiré de la réalité, lequel de ses songes, et ils le piquaient comme un aiguillon – rien n’était allé comme prévu – mais quelle faute il en avait? Il avait étudié, oui ou non? Il avait suivi les conseils de l’agence pour l’emploi, il avait aussi fait tant de petits boulots pour économiser un peu d’argent et s’acheter un ordinateur. Alors, c’était où sa faute, si les choses s’étaient mal passées?

Quand la Rosanna lui avait donné le journal, il y avait pas cru. C’est elle qui l’avait poussé, elle qui avait téléphoné. Oui, il parlait l’anglais, oui, il savait utiliser un logiciel, non, la distance n’était pas un problème… Et comme ça, ils avaient décidé d’un jour pour le test, et Rosanna lui avait acheté le billet, et Gigetto et Lucia l’avaient regardé avec envie et orgueil, et il se sentit de nouveau un modèle pour ses neveux. Brunetto avait haussé les épaules – ils donnent jamais ce travail aux gens d’ici, il avait dit – mais il avait prêté l’habit neuf, pour qu’il fasse bonne figure, et ma mamma avait joint les mains comme pour une prière, en souriant et en pleurant. Ils avaient des projets, peut-être même qu’ils seraient tous partis – pas tout de suite, il fallait d’abord trouver une vraie maison dans un quartier décent – et les yeux de Rosanna et des enfants brillaient comme des étoiles, parce qu’ils seraient tous sortis de là – alors, il y avait bien une justice, on n’était pas prisonniers de la misère et de la guigne… Et les étoiles se reflétaient dans le fleuve, comme des milliers d’yeux pleins de larmes, flottant mollement agités par l’eau, qui les mêlait à des milliers de bouches d’ombre, aux formes sinueuses, animées comme des insectes prêts à les dévorer. Pas seulement les étoiles, pensa-t-il, mais aussi les phares et les lampadaires de la rue sur la surface sombre de l’eau. Le ciel écrasait la cime des peupliers, le long du fleuve, il serrait leur thorax de feuilles, et tous suffoquaient dans son eau noire, parce que le ciel était un autre fleuve, et tout était englouti dans leur ombre. Même lui sentait cet étau qui te fait baisser la tête, plus bas, toujours plus bas, et qui t’étrangle du collier de ta misère, mais tu dois serrer les dents et avancer, et plus tu tires, plus il t’étrangle, et toi, tu tires, et tu t’écrases, parce que depuis longtemps l’insecte t’a dévoré le cœur, et il ne reste qu’un grand trou plein d’amertume qui te remonte dans la bouche et s’arrête derrière les dents. Et tu tires, et tu tombes, toujours plus bas, comme la neige sur la petite silhouette du dôme dans la boule de neige qu’il voulait offrir à Lucia. Il l’avait achetée avant l’entretien d’embauche, en rade dans la grande ville, et il l’avait avec lui quand il était entré dans le hall de l’hôtel où l’entretien devait avoir lieu. Il serrait, au fond de sa poche, pour combattre le stress, le verre lisse dans lequel se mouvaient l’eau et les cristaux blancs de fausse neige.

 

A l’entrée, on l’avait dirigé vers un salon au rez-de-chaussée, qu’il avait atteint en marchant prudemment sur d’épais tapis, parmi tant de miroirs qui lui renvoyaient son image aux traits tirés, engoncé dans son costume bleu. Des miroirs, il y en avait aussi dans le salon, où l’attendaient l’homme et la secrétaire, avec de grands sourires qui découvraient leurs gencives roses, et ils souriaient en parlant, et la secrétaire s’était assise près de lui, et le touchait tandis qu’il s’enfonçait dans le fauteuil, tendu pour comprendre ce qu’on lui disait. La pression de la boule de verre qui pesait dans sa poche le rassurait, le protégeait de la malchance…. Il devait faire bonne impression, donner les bonnes réponses… Le passage du tram n’en finissait plus, il ricanait sur ses rails, et l’homme-test grinçait des dents – notre meilleur candidat – et la secrétaire était morte de rire – il aura beaucoup de succès – et tout tournait dans les miroirs – vous ne comprenez pas que c’était un gag pour la télé? – et le sang fouettait ses tempes – mais on nous filme, derrière les miroirs – un succès sur la chaîne – vous verrez – mais vous n’avez pas compris que c’était un gag pour la télé? Le fracas des tramways couvrit l’explosion de la boule de verre, et des éclats d’images se succédèrent comme des éclairs rouges – dents, sang, sourires, dents, miroirs, sourires – et la rage le fouettait, l’explosion de rage frappait pour sortir de sa poitrine et lui brisait l’âme avec la même violence. Il sentit courir dans ses veines les froids cristaux de la neige, tandis que la rumeur de la rue s’atténuait, et seul le ricanement du tram qui s’éloignait tintait à ses oreilles – sera diffusé… sera diffusé… sera diffusé… – mais ça ne dura qu’un instant, parce que l’eau l’avait déjà englouti, comme la silhouette du dôme, et de grands cercles dans lesquels se prenaient les faibles lumières du fleuve rejoignirent la rive, où luisait la candide chemise.

Marilyne Bertoncini

(inspiré d’un fait-divers)

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