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« Tua e di Tutti », de Tommaso di Dio – note de lecture dans la revue « Europe »

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2015-12-26 15.27.22-1-1-1 (1)

 

Tua e di Tutti, formule oblative du titre – mais don de quoi, vers qui? Si le recueil est dédicacé à « Ilaria », rien n’établit de lien avec le destinataire inconnu évoqué par ce pronom possessif, aussi dépourvu d’identité que de référent. Tout comme le «  »tutti » générique auquel il est lié, par un effet de paronomase rythmée où l’allitération des dentales sonne comme une pulsation de vie – ou de mort.

 

Tua e di Tutti, en préalable – comme une incision votive à l’éternité précaire, sur le tronc d’un arbre qui s’écorce (telles les croûtes, écorces de la terre qu’évoque le poème, p.63 :  » la terre est une croûte mince… dans l’écorce et dans la pierre : enfouie lentement rongée, / la vie », etles photos illustrant ce recueil ). Déclaration d’amour, flétrissure … prononcé/évanoui, le geste scripturaire est voué à la disparition inhérente à ce geste verbal, puisqu’ « aucun pronom ne reste » (p.71).

 

Tua e di Tutti – la tienne, et à tous : la mort, la vie, la ville… Il faut s’engager dans ce recueil à travers ce qu’il a de plus matériel, suspendant la lecture de la belle introduction de Joëlle Gardes, et la qualité de « poésie métaphysique »qui caractérise l’oeuvre de l’auteur, tout en sachant qu’il nous faudra dépasser « le plan rassurant des choses » sous lequel est enfouie la vie. Au sens propre, en effet, le poète nous donne un rebus à déchiffrer. Alors, imaginons que le lecteur poursuive une enquête policière aux enjeux métaphysiques dans un décor urbain.

 

La ville, c’est Milan : le labyrinthe de ses rues (p.61), « les membres de la gare centrale » (p.73) : le corps morcelé – troué (p 69) d’une ville blessée par les coups des pelleteuses, et que « l’ombre dévore. La rue te serre longue / étroite, rétive, d’elle-même / elle ne montre pas qu’elle continue. Et tu avances / vers le bois qui s’épuise / en feuilles et branches toujours plus caillot / et misère, immeubles fissures / couloirs horaires étreintes qui craignent / l’au-delà d’une porte et débris de verre « … Ville blessée à l’image d’une jeune femme violée, d’un suicidé au volant de sa voiture.. . Ville du petit peuple et du labeur sans gloire, croquée dans de petits tableaux – des pigeons picorant des miettes, des enfants au cou sale, Down et ses journaux, la petite dame noire, « une serveuse de vingt-et-un ans au comptoir du bar »… Ville métaphorique dont le nom sonne comme le temps qui passe, et dont le narrateur rapporte la misère des corps, imbriqués dans le grand corps urbain : « Dans la rue où j’habite, il y la porte de derrière / d’un magasin de supermarché. / Certains jours et d’autres non / il y a des caisses vertes ou grises qui contiennent / ce que l’on jette. Dans l’immeuble où j’habite / il y a une vieille dame, elle porte toujours / un béret rouge / et elle craint les voleurs. Le soleil tape / le matin et les légumes pourris abandonnés / resplendissent. Parfois je la vois / qui fouille, qui cherche / qui cherche. Elle a peur qu’on emporte / ce peu qu’elle prend. » Effleurant aussi quelques faits de sa propre vie – l’anniversaire de la mère, l’idée de devenir père (p.41)… et puisant dans les classiques, le narrateur entrelace, sous le poussier des chantiers d’une agglomération en perpétuelle mutation, ces destins minuscules et tragiques d’aujourd’hui, à d’autres de la « grande » Histoire de l’humanité.

 

Des sens se révèlent peu à peu au lecteur, à travers les méandres d’une poétique simple et complexe, tandis qu’il chemine le long d’une déroutante syntaxe (trouée d’ellipses, de ruptures…), aussi moderne que le réalisme prosaïque du lexique. Voyage en sept étapes, au long de sept parties de longueurs inégales. Sept, comme autant de jours pour une genèse po(ï)étique, close sur le contradictoire « dopo/prima » – comme si, courbé par l’auteur au sein du recueil, le temps circulait de façon non sagitale, au rythme des saisons, dessinant un monde, pour lequel il importe de se souvenir que « Naître n’est pas/enfanter ; aujourd’hui, il faut donner / vie à la vie ».

 

Par-delà le plaisir que procure la rencontre de ces beaux textes, trois signes peuvent accompagner le lecteur dans sa quête de sens. Le premier est sans doute le visage, inscrit dans le titre de la quatrième partie « Il volto ci chiede / Le visage nous demande ». Depuis les « invisibles visages fraternels » de l’épisode de Crastinus, traversant les siècles et l’histoire – laissant peut-être cette « blessure entre les briques rouges et le visage (69), c’est à travers cette image récurrente que le narrateur dévoile une paradoxale vérité, née de l’expérience : « Si on met le visage par terre / aux limites extrêmes de la bouche il y a notre unique / ressemblance infinie// ».(p.82) Lien autant que signe d’altérité, le visage révèle la profonde unité de tous les êtres, avec toutes les époques, et toutes les choses, par cet échange passant, comme le langage, par la bouche, puis par les tubes, tuyaux, veines de la ville et surfaces urbaines que construit le ciment, deuxième viatique du lecteur.

 

« mon visage de ciment inerte » (p59) dit le narrateur, unissant ainsi son propre corps à celui de la ville. Matériau fluide, liant sables ou moellons, friable au temps, ouvrant fissures et passages, plaies et béances, le poreux ciment construit et relie les corps minéralisés et la matière du monde animée, en une même circulation, si bien qu’à la fin, « se confondent / le ciment et le ciel, une forme / qui ne meurt pas / mais dilate ; nous saisit ; (…)  » (p.85) . Effusion, effacement entre intérieur et extérieur, aux limites de la vie et de la mort : le recueil chante la réversible fluidité de l’une à l’autre, dans la commune expérience de l’existence. Le ciment symbolise sans doute l’unité englobante de notre présence au monde, et de la présence du monde en nous : « tua e di tutti » – une même existence, dont on souhaiterait autant que l’auteur ignorer ou combler les fissures, en cet entre-deux qu’explore la marche de l’écriture – là où sous le ciment pointe l’herbe et, sous le visage, sous la langue morte, l’expérience – celle du langage « vrai », du langage des choses vives.

 

Ce mot – traduisant comme il peut la « cosa » italienne – renvoie à l’essence même, à la quiddité de l’être, et nous indique la direction dans laquelle nous mène notre voyage de lecture. Joëlle Gardes annonçait bien que pour Tommaso di Dio, la poésie ne peut être qu’outil d’exploration du réel. N’écrit-il pas d’ailleurs, que  » tous les alphabets sont des dispositions / des dispositifs ; les feuilles tombent, assauts / les paroles explosent / et sont de la cire pâte biologie, elles ne tiennent pas / elles tombent. Et alors tu te lèves ; et recommences. /Tu insistes aussi longtemps que dure ce mal / écrire / les choses qui passent.// » Le suivre, c’est s’engager dans une quête sur le sens de notre présence au monde, que seule l’écriture poétique peut mener à bien, puisqu’elle est seule capable de donner une forme à ce qu’on ne peut nommer – accueillant l’anonymat, la perte, la désorientation de l’inconnaissance – à laquelle nous invitait l’énoncé du titre.

Marilyne Bertoncini

 

ma note sur le recueil de Tommaso di Dio, La Tienne et à tous / Tua e di tutti,  (édition bilingue, traduite par Joëlle Gardes, éditions Recours au Poème – livre numérique ),  à lire dans le dernier numéro de la revue Europe, janvier-février 2016, « Témoigner en Littérature ».

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